Éditorial du mois Éditorial mars 2026 A A À la table du Seigneur J’étais reçu à souper chez mon cousin, que je n’avais pas revu depuis quelques années. J’avais apporté une bonne bouteille de vin rouge pour cette trop rare occasion. Mais au moment de s’attabler, mon hôte me fait un clin d’œil et pige plutôt dans sa réserve. Il en sort un Amarone assez coûteux, qu’il sait que j’affectionne. Ce sera un vrai régal! Un instant après avoir savouré mon enthousiasme, son sourire s’efface pourtant. Il me dit: «Tu sais, je suis heureux de nous offrir cette bouteille… mais tu n’en auras pas une goutte de plus que moi.» Je n’ai pas trop su comment réagir devant cet aveu. Il a poursuivi: «Je ne veux pas que tu croies que je suis vraiment généreux. Je le suis un peu, d’accord, mais pas tant que ça. Quand je donne, je calcule, et je suis incapable d’aller au-delà d’une certaine limite.» La table était mise pour une discussion profonde et sincère. Je connais peu de gens capables d’aller aussi vite à l’essentiel, surtout quand il s’agit de dévoiler ses propres faiblesses. Aux yeux de mon cousin, j’étais un «homme de religion», et il n’allait pas gaspiller notre rencontre en bavardages ou en faux-semblants. Il avait envie de s’ouvrir et de faire la vérité, même si cela l’exposait au jugement d’un membre de sa famille. Heureusement, j’ai eu la grâce de saisir l’importance du moment, et la discussion fut aussi fructueuse pour lui que pour moi. Au fond, c’est à une expérience pareille que nous invite le Carême. Le point de départ ne consiste pas à pointer nos défauts, notre faiblesse. Célébrons d’abord ce dont nous sommes capables: le don aux autres, l’abandon à Dieu. Ce n’est pas rien! La grâce nous habite déjà. C’est dans un second temps qu’il s’agit de reconnaître nos limites. Comme mon cousin, nous sommes généreux, bienveillants, attentionnés… jusqu’à ce que quelque chose en nous fasse tarir la source: «pas une goutte de plus». Le jeûne, la prière, l’aumône, bref la traversée du désert à laquelle nous convie le Carême sert justement à prendre conscience de ces «bornes» au-delà desquelles la grâce est retenue en laisse par nos crispations de peur: peur de la mort, de la souffrance, du jugement, du manque, etc. Nous sommes constamment assis à la table du Seigneur. Le vin qu’il nous sert est la vie en abondance. Il ne tient qu’à nous d’honorer sa compagnie d’une discussion qui va à l’essentiel: «Merci», «prends pitié», «s’il te plaît», «merci encore!» Jonathan Guilbault