Éditorial

OCTOBRE EST LE MOIS de la mission. Je le considère dès lors aussi comme le mois de la beauté. Car la mission me semble appelée à être plus que jamais au service de la beauté.

Les pages sublimes de l’écrivain François Cheng sur ce thème racontent que la beauté est insaisissable, mais qu’elle n’en est pas moins partout présente, comme dans la mutation des couleurs automnales qui émeuvent quiconque s’arrête pour les contempler. La beauté est le signe par lequel la création nous indique que la vie a du sens, que l’univers est mu par un élan, un dessein. Elle est là, jaillissant de l’intérieur des êtres et de l’Être, comme une présence rayonnante qui relie et «appelle à l’acquiescement, à l’interaction, à la transfiguration».

La mission chrétienne s’inscrit assurément dans cet élan vers la plénitude de la beauté. La vie de saint François d’Assise, dont la liturgie fait mémoire le 4 octobre, en est une illustration bouleversante. Mais l’élan missionnaire fait long feu chaque fois qu’il dévie vers la beauté artificielle, fabriquée par les calculs inavouables de l’instinct de domination. Ce genre de dérive et les abus qu’elle a entraînés ont sans doute contribué à la marginalisation de l’Église dans nos sociétés d’ancienne chrétienté. Il est temps de retrouver la vraie beauté, celle qu’on ne peut recevoir qu’en l’accueillant, qui procure des émotions sincères, qui ouvre à la plénitude de sa présence, à la vie. Chanter et vivre à fond le Cantique de frère soleil, «Loué sois-tu (Laudato si’)», est d’une urgence d’autant plus absolue que notre maison commune, la planète terre, souffre dangereusement de la surexploitation de ses ressources.

La beauté authentique se trouve dans l’âme humaine, précise Cheng. On lui donne le nom de «bonté». Elle «transparaît dans le regard et se traduit par un ensemble de gestes» qui touchent au-delà des mots au point que «seules les larmes muettes parviennent parfois à dire l’émotion qu’elle suscite». Mais l’exigence de la bonté est éprouvante, parce qu’il y a le mal. Et en ce domaine, avouons que la religion chrétienne a parfois failli: elle a plus d’une fois perverti sa mission en croisade au nom du bien — de conceptions étriquées du bien — contre le mal. L’élan missionnaire n’est irrésistible que dans la mesure où il jaillit de la mémoire vive de la bonté de Jésus. Cheng la capte, par exemple, dans la pietà d’Enguerrand Quarton (1455): l’étrange beauté du cadavre arc-bouté lui «rappelle la terrible résolution que le maître de ce corps a prise avant de mourir; celle de prouver que l’amour absolu peut exister et qu’aucun mal ne peut l’altérer ni le souiller».

Jacques Lison

L’élan missionnaire n’est irrésistible que dans la mesure où il jaillit de la mémoire vive de la bonté de Jésus.