Pèlerinages

Éditorial

Un autre monde?

EN CONCLUSION D’UN CHAPITRE qu’il consacre au défi que le problème du mal pose à la foi en Dieu, le rabbin Jonathan Sachs (The Great Partnership, New York, Shocken Books, 2012, p. 221) raconte une blague juive. Elle est tragique. L’incident a lieu en 1938. Un Juif entre dans une agence de voyages allemande et exprime à la dame qui l’accueille son intention d’acheter un billet pour un voyage à l’étranger. «Où voulez-vous aller?», lui demande l’agente. «Qu’avez-vous à offrir?», lui répond le Juif. L’employée lui passe un globe terrestre. Et il se met à le faire tourner lentement, il regarde un pays après l’autre et se rend compte que chacun d’eux a fermé ses portes à ses coreligionnaires. Il repousse alors le globe vers l’agente en lui demandant: «N’auriez-vous pas par hasard un autre monde?» Il se peut, conclut Sachs, que le monde dans lequel nous vivons ne soit pas celui que nous aurions choisi, mais il est notre monde et il n’y en a pas d’autres. Alors, soit on se résigne, soit on proteste.

Il faut avouer que la tradition chrétienne a souvent opté pour la résignation. Trop soucieuse de concilier l’existence du mal avec sa foi en un Dieu bon et tout-puissant, elle a oublié combien le Dieu d’Abraham a été surpris autant qu’Adam et Ève par la ruse du serpent (cf. Genèse 3). Elle a surtout négligé de prêter attention à l’essentiel: la plainte de Job, victime innocente du mal. Et ce faisant, notre tradition catholique s’est mise à entretenir un rapport trouble à la souffrance. Bien sûr, personne n’y échappe et on ne grandit dans la vie qu’en l’assumant. Mais quand on se met à aimer la souffrance, à lui donner une valeur méritoire pour gagner le ciel, à offrir dans cet esprit ses souffrances à Dieu, celui-ci finit par devenir un vis-à-vis pervers: un dieu dont l’amour est «pire que tout», parce qu’«il dévore, il consume, il prend tout» (Maurice Bellet).

La foi d’Abraham, notre foi, ne répond pas au mal par la résignation, mais par un cri. Plus on sent l’existence de Dieu à la lumière des récits bibliques, plus on proteste contre le mal. Parce qu’on le prend pour ce qu’il est: un désastre. Et on se découvre alors partenaires de Dieu dans la lutte contre les injustices, la violence et toutes les causes de souffrance. Les lectures bibliques de ce mois de novembre, fin de l’année liturgique, nous plongent dans l’ampleur de ce combat de la bonté devant laquelle le mal pâlit et est mis en déroute.

Jacques Lison

 

Plus on sent l’existence de Dieu à la lumière des récits bibliques, plus on proteste contre le mal.

Mois missionnaire extraordinaire

RABBI JONATHAN SACKS raconte que l’un de ses compagnons d’études, un juif orthodoxe qui avait perdu la foi, avait décidé de vérifier scientifiquement si Dieu existe ou non. Il choisit de tester cette question en bravant l’interdiction d’utiliser un interrupteur durant le sabbat. Ce jour-là, il alluma donc la lumière de sa chambre. À son grand soulagement, Dieu ne le terrassa pas. Sa lampe l’éclairait sans autre conséquence. Il venait de prouver que Dieu n’existe pas. Mais plus tard, cet homme retrouva la foi. Et l’affaire lui parut moins évidente. Lorsque la foi en Dieu s’éteint, rien ne se passe, il n’y a aucune explosion de lumière ou de ténèbres, la terre continue à tourner, la vie poursuit son cours. Néanmoins, quelque chose se dégrade imperceptiblement et progressivement. Quelque chose d’important, qui connecte la vie, la rend signifiante et lui enjoint notamment de respecter la dignité humaine, particulièrement celle du pauvre.

Remarquons que le rabbin Sacks tient à ce qu’on ne résume pas son propos au choix binaire entre un monde sans Dieu où tout irait mal et un monde ouvert à Dieu où tout irait bien. Dans le monde séculier, observe-t-il, il y a des gens qui vivent heureux et font preuve d’un altruisme parfois héroïque. Tandis qu’il y a bien des gens religieux qui mènent une vie médiocre, voire égoïste.

Ces pensées m’habitent en découvrant la lettre apostolique Maximum illud que le pape Benoît XV a promulguée il y a cent ans, le 30 novembre 1919. Sur les ruines de la Première Guerre mondiale, il voulait donner un nouvel élan missionnaire à l’Église, «qui soit purifié de toute collusion avec la colonisation et se tienne loin des visées nationalistes et expansionnistes qui avaient causé tant de désastres». Le pape François rappelle ces propos dans la lettre qu’il a écrite le 22 octobre 2017, à l’occasion du centenaire de Maximum illud, pour décréter qu’octobre 2019 serait Mois missionnaire extraordinaire. Cette missive reprend et approfondit l’appel de Benoît XV à sortir des frontières des nations. Elle invite l’Église et les communautés chrétiennes à rejeter la tentation de se fermer sur elles-mêmes, à surmonter la nostalgie stérile du passé, à oser vivre et témoigner avec passion de la joie de l’Évangile.

Ces directives font comprendre que la mission chrétienne se vit dans le monde et non contre lui. La mission ne consiste pas à lui donner des leçons, comme si tout allait mal quand on oublie Dieu. Sa seule raison d’être est de transmettre par contagion la bonté et la charité du Christ dont le rayonnement se dégrade si facilement.

Jacques Lison

 

Sa seule raison d’être de la mission chrétienne est de transmettre par contagion la bonté et la charité du Christ.

Hommage à quatre piliers

Alors que l’été tire à sa fin et que la reprise des activités courantes se profile à l’horizon, le moment est propice pour nous arrêter un peu et nous demander où puiser notre motivation, notre inspiration pour réaliser nos divers engagements et relever les défis qui se présenteront à nous. En ce qui me concerne, les noms de quatre éminents collègues me viennent à l’esprit, que beaucoup d’entre vous connaissent aussi puisqu’ils figurent régulièrement dans les pages de Prions en Église. Je les considère comme de véritables piliers en raison de leur longévité et de leur fidélité au sein de l’équipe de rédaction. Leurs premières contributions remontent au début des années 1970. Prions en étant à sa quatre-vingt-troisième année, ils font donc partie de l’équipe depuis plus de la moitié de son existence. Permettez-moi de vous livrer un aperçu de ce que je retiens de chacun d’eux.

André Beauchamp, prêtre du diocèse de Montréal, est bien connu pour son engagement sur les plans de l’environnement et de la justice sociale. Auteur prolifique, poète à ses heures, il a publié plusieurs livres, entre autres chez Novalis. Jean-Yves Garneau, de la congrégation des Pères du Saint-Sacrement, expert en sacramentaire et en liturgie, a fait paraître divers ouvrages sur ces sujets. Il se démarque au sein de l’équipe de Prions pour sa créativité quand vient le temps de trouver les titres des billets d’ouverture de chaque dimanche.

Le père Georges Madore, montfortain, compte une riche expérience en prédication dans des milieux variés, ce qui le prédispose à rédiger des textes de réflexion vivants et accessibles. Versé dans les Écritures saintes, il lui arrive souvent, lors de nos rencontres de travail, de vérifier la justesse d’un mot ou d’une expression dans son Nouveau Testament en grec. Normand Provencher, oblat de Marie Immaculée, spécialisé en ecclésiologie, porte le souci d’une prédication qui suscite l’attention de l’auditoire et l’amène à entrer toujours davantage dans le mystère pascal. Résidant depuis quelques années à Trois-Rivières, il prêche régulièrement au sanctuaire de Notre-Dame-du-Cap où ses prises de parole sont très appréciées.

Ces quatre messieurs sont pour moi une source d’inspiration aussi bien dans mon travail que dans ma vie quotidienne. Je me considère privilégié de profiter non seulement de la richesse de leurs écrits mais aussi de leur apport aux rencontres de travail de l’équipe de rédaction de Prions en Église. Chacun, avec sa sensibilité propre, sait partager sa longue expérience, ses préoccupations et ses aspirations. Il y a longtemps que je désirais leur adresser un hommage; voilà qui est fait!

Jean Grou

 

Ces quatre messieurs sont pour moi une source d’inspiration aussi bien dans mon travail que dans ma vie quotidienne.

Temps de la création

Depuis 2015, le 1er septembre est la Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la création. Et cette année, je donnerais à cette Journée une intensité particulière pour plusieurs raisons, dont le fait qu’elle tombe un dimanche et que le pape François l’a instituée en 2015, à la suite de la publication de son encyclique Laudato si’. Ce lien-ci m’invite en outre à attirer encore votre attention sur la série de chroniques que l’édition dominicale de Prions en Église consacre depuis juillet dernier à ce texte majeur sur la sauvegarde de la maison commune qu’est notre terre. Sous la rubrique Aujourd’hui, l’environnement, nous l’explorerons durant deux ou trois ans, pour qu’il se taille un chemin dans notre prière, nos choix de vie et nos comportements.

Les trois premières chroniques, dont celle de ce 1er septembre, donnent déjà une bonne idée de ce que vise et contient l’encylique Laudato si’. Entre autres, elle valorise «la qualité des relations des humains entre eux, avec le monde naturel et avec Dieu». Ainsi, les prochaines chroniques montreront, par exemple, comment Laudato si’ assimile l’état de notre planète à la condition des pauvres dont il nous faut prendre soin. Elles présenteront ensuite une série de flashs illustrant l’ampleur de la crise environnementale qu’évoque son premier chapitre. Le bilan est dramatique, mais à l’école du pape François, on apprend à adapter joyeusement son regard et ses habitudes en vue de la sauvegarde du bien commun.

En réalité, le Pape a un précurseur en Bartholomeos Ier de Constantinople, le premier primat chrétien à avoir placé l’écologie au centre de sa réflexion. L’initiative papale de 2015 rejoint celle de ce «patriarche vert», qui avait lancé dès 1989 une Journée de protection de l’environnement, célébrée le 1er septembre. Pour les Églises orthodoxes, cette date marque le début de l’année liturgique et est le jour anniversaire symbolique de la création du monde. En 2007, lors du troisième rassemblement œcuménique de Sibiu en Roumanie, ces mêmes Églises ont proposé que la période du 1er septembre au 4 octobre, date de la fête de saint François d’Assise, soit un Temps de la création.

En somme, septembre est le mois privilégié pour lire ou relire et prier Laudato si’: autant l’encyclique que le Cantique des créatures dont elle a repris les premiers mots. Saint François les a prononcés dans un moment dramatique d’obscurité, de souffrance et de découragement. Se reconnaissant alors totalement dépendant de Dieu, son Seigneur, il a senti et exprimé d’une manière extraordinaire la fraternité qui le liait à toutes les créatures, y compris les forces destructrices qui travaillaient son âme. Il faudra un élan comme celui-là pour sauver notre planète.

Jacques Lison

 

À l’école du pape François, on apprend à adapter son regard et ses habitudes en vue de la sauvegarde du bien commun.

Aujourd’hui, l’environnement

Plongez une grenouille dans l’eau chaude, elle s’échappera d’un bond. Mais plongez-la dans l’eau froide, elle s’y plaira. Augmentez alors la température de l’eau et elle s’y laissera engourdir au point de finir par mourir ébouillantée. Ce récit est plus une fable qu’une expérience réelle. Il met en garde contre le danger de s’habituer à une situation menaçante au point de ne pas y réagir. Al Gore l’a utilisé dans son film Une vérité qui dérange, pour illustrer le péril auquel l’humanité s’expose à force de ne pas prendre conscience du réchauffement climatique en cours. Et celui-ci n’est qu’une partie du problème. Le développement sans frein des activités humaines détruit aussi l’environnement de bien des manières, dont la déforestation, l’urbanisation galopante, le gaspillage de l’eau, la surpêche, l’émission de produits chimiques toxiques, entre autres.

Surtout, la crise environnementale s’accentue. On la sent de plus en plus: inondations surprenantes, aggravation de l’érosion des berges, fonte des pergélisols, feux de forêt gigantesques et incontrôlables, augmentation continuelle de la chaleur mondiale, tornades destructrices à la fin de septembre dernier à Ottawa et Gatineau, ouragans de plus en plus monstrueux, disparition dramatique des espèces végétales et animales. On vit déjà la crise, mais on ne se rend pas compte de sa gravité. Parce qu’on perçoit la progression de la dégradation d’une manière simplement mathématique (1, 2, 3, 4, 5, 6…), alors qu’elle est plus probablement géométrique (1, 2, 4, 8, 16, 32…): chaque détérioration, même minime, a un effet d’entraînement. Par exemple, le glacier Thwaites en Antarctique. Il est en voie de se détacher de la banquise. Selon certains scientifiques, ce phénomène pourrait déclencher un effet domino qui provoquerait à lui seul une hausse de deux mètres du niveau des mers.

Le problème est que nous ne savons pas quoi faire. Les initiatives individuelles paraissent dérisoires et le courage politique qu’il faudrait pour prendre collectivement les bonnes décisions manque cruellement. Mais baisser les bras n’est pas une option. La conscience écologiste se réveille. Et Prions en Église peut et doit faire quelque chose. Ici s’impose Laudato si’. Cette encyclique du pape François a eu trop peu d’échos chez nous, mais elle n’a pas perdu son à-propos depuis sa parution en 2015. Il y a en elle de quoi présenter une longue série de chroniques qui paraîtront à partir du 7 juillet prochain dans l’édition dominicale de Prions, sous la rubrique Aujourd’hui, l’environnement.

Je dois remercier André Beauchamp et Philippe Crabbé qui m’ont inspiré et encouragé dans la préparation de ce projet qui veut contribuer à laisser notre extraordinaire vaisseau spatial (Gilles Vigneault) habitable pour la génération qui vient.

Jacques Lison

 

Baisser les bras n’est pas une option. La conscience écologiste se réveille.