Éditorial

Le ciel sur terre

Au cours de son long et périlleux voyage de retour chez lui, après la guerre de Troie, Ulysse échoue sur le sable fin de l’île habitée par la belle nymphe Calypso. Dès que celle-ci le découvre, elle tombe amoureuse de lui. Elle le retient près d’elle pour en faire son mari. Elle le veut heureux, elle le comble, elle lui offre la plus belle des prisons. Ulysse est au paradis, et pourtant il pleure sans cesse au bord de la mer. Juché sur un rocher, il regarde l’horizon. Il est rongé par la nostalgie de sa terre natale. Au bout de sept ans de cette épreuve, Hermès arrive, dépêché par Zeus, pour le libérer. Calypso cède devant l’envoyé. Elle va annoncer à Ulysse qu’elle ne peut plus le garder, mais elle lui fait une ultime proposition: s’il accepte de l’épouser, elle lui donnera la vie éternelle et il deviendra un dieu. Ulysse refuse. Il veut retourner chez lui. Il renonce à tout espoir qui le détournerait d’avoir à assumer pleinement son destin d’être humain.

Cet épisode de l’Odyssée me semble rejoindre une signification importante de la fête de Tous les saints, qui tombe cette année le premier dimanche de novembre. En un mot, au lieu d’éveiller l’espérance d’aller au ciel comme on l’entend parfois, la Toussaint offre une bouffée de ciel sur terre. Une bouffée de ciel qui nous rejoint à travers les méandres et les errances de notre histoire et de nos existences personnelles. La communion avec la multitude des saints et des saintes qui m’ont précédé dans la foi m’aide à affronter sans faux-fuyant mes peurs, ma douleur, mes monstres intérieurs…

Il semble justement que la peur est revenue au cœur de notre époque. On a peur de la maladie, de la pandémie, de la mort, de l’instabilité, de l’insécurité, des changements climatiques. On a peur d’avoir peur et peur des autres, ce qui est source de haine. Cette accumulation de frayeur est plus diffuse et paralysante que les petites peurs qu’on se crée à l’Halloween.

Ce fait invite à se souvenir que la Toussaint fut célébrée originellement à proximité de Pâques et de la Pentecôte. Elle trouve donc son sens dans son lien avec ces deux solennités plutôt que dans l’ambiance de l’Halloween. Elle commémore la bonté du Christ ressuscité qui n’a cessé jusqu’à nos jours de mettre le mal en échec. La Toussaint célèbre la part de lumière et d’humanité qui résiste, jusqu’au martyre quand il le faut, à la dégradation et à la barbarie toujours prêtes à engloutir notre histoire.

Jacques Lison

 

Au lieu d’éveiller l’espérance d’aller au ciel comme on l’entend parfois, la Toussaint offre une bouffée de ciel sur terre.