Éditorial

En ces années de pandémie que nous n’avons pas fini de traverser, l’idée me vient de placer la rentrée sous le signe de la croix. Elle est célébrée le 14 septembre, le jour où fut consacrée, en 335, l’église du Saint-Sépulcre, appelée aussi basilique de la Résurrection, que l’empereur Constantin avait fait bâtir à proximité du lieu de la crucifixion de Jésus. Dans la liturgie actuelle, cette fête de la Croix glorieuse se situe quarante jours après celle de la Transfiguration du Seigneur, célébrée le 6 août. Ainsi, mine de rien, une sorte de Carême d’été nous est proposé pour apprendre à quel point l’instant de bonheur fulgurant qui a saisi Pierre, Jacques et Jean sur la montagne n’était qu’une annonce furtive de la joie pascale. On n’apprend celle-ci qu’en passant par la croix.

Cela n’a jamais été évident. Même les premiers disciples ne le comprenaient pas (cf. Marc 9, 32). Il a fallu un témoin de la trempe de saint Paul pour oser proclamer avec assurance «un Messie crucifié» (1 Corinthiens 1, 23). La difficulté, le scandale, la folie est que ces deux mots, Messie et crucifié ne vont pas ensemble: ils sont en contradiction, comme le sont les termes Croix et glorieuse. La croix ne figure d’ailleurs pas parmi les premiers symboles chrétiens. Cet instrument de supplice faisait sans doute trop honte, comme l’atteste sa plus ancienne représentation conservée: un graffiti du 3e siècle hostile aux chrétiens, le dessin d’un âne crucifié accompagné de la mention: «Alexamenos adore Dieu.» Ce n’est qu’à partir de la fin du 4e siècle que la croix devint l’emblème du christianisme. L’essor de la chrétienté qui commençait à se réaliser sous ce signe semblait accomplir la parole de Jésus: «Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.» (Jean 12, 32) Mais c’était au risque d’oublier qu’il avait signifié «par là de quel genre de mort il allait mourir» (v. 33).

Nos communautés chrétiennes vieillissent, diminuent, disparaissent à petit feu. Les mesures de confinement n’ont fait que précipiter cette évolution. Mais cette conjoncture n’est-elle pas justement l’occasion de nous rappeler le genre de mort que fut celle de Jésus? En voyant la divinité affaiblie et aimer notre humanité jusqu’à en mourir sur une croix, nous apprenons à compter sur notre fragilité plutôt que sur les artifices de notre ego pour vivre heureux. Au fond, les éclosions de bonté et de solidarité que la pandémie suscite ne sont-elles pas un signe de notre temps? Elles manifestent que la croix triomphe du déni, de la pensée magique, des fausses rumeurs, de la propension à chercher un coupable à nos maux.

Jacques Lison

 

Les éclosions de bonté et de solidarité que la pandémie suscite ne sont-elles pas un signe de notre temps?